La honte dans tous ses états

« Au début, j’ai eu peur, j’ai cru que c’était une personne avec des problèmes mentaux. Je ne comprenais pas pourquoi cette personne entrait ici en criant ! » Cette personne, c’est Virginie, de la Compagnie de l’Arcade. Accompagnée d’Anne et François, ils proposent par surprise l’impromptu « Oh ! Trop la honte ! » au personnel de l’entreprise SEVE Mobilier à Pommiers. 

Il est un peu plus de 13 heures et les salariés ont été rassemblés dans l’atelier par Matthieu Renard, le directeur, sous prétexte d’une réunion d’équipe. Sauf que quelques secondes après le début de cette pseudo-réunion, surgit de nulle part Virginie, hurlant des « François ! » et le cherchant, en vain, dans les moindres recoins du bâtiment. S’échappe alors de la bouche de quelques employés étonnés « Y’a pas de François ici ! » 

Une poignée de minutes plus tard, alors que le trouble est semé, entrent en scène les deux autres comédiens, expliquant rapidement le pourquoi du comment, histoire de dissiper tout malentendu : « On est venu vous interrompre dans votre savoir-faire pour vous présenter le nôtre. » S’en suit presque une heure d’un spectacle où Anne, François et Virginie font vivre hors des salles de théâtre, des textes choisis par le metteur en scène Vincent Dussart, tirés des pièces de Joël Pommerat, Yann Verburgh, Sylvain Levey ou encore d’un livre de Paul Auster. Entrecoupé de scènes rejouant des souvenirs personnels de chacun des trois comédiens. Avec un point commun pour tous : le sentiment de honte. Celui que l’on ressent devant certaines situations. Ou celui qu’un tiers nous fait ressentir après un épisode particulièrement humiliant voire violent. 

« L’entrée a été bien fracassante, on s’est tous senti mal. Ça a bien introduit le thème quoi ! », confie Yvon, à la fin du spectacle. « Moi je jubile parce que je vois bien que ça crée une surprise, un événement, une tension. Ils se demandent : qu’est-ce qu’il va se passer maintenant. On sent que ça se cristallise. Mais j’ai quand même hâte au bout d’un moment que mes collègues entrent », lance Virginie. 

Les extraits s’enchaînent devant un public captivé. Les thèmes sont divers, tant la honte peut recouvrir de nombreux visages. Des plus légers : la honte d’avoir loupé un plat ou oublié un prénom. Aux plus violents : celle que l’on ressent lorsqu’on est harcelé par un supérieur hiérarchique mais aussi insulté, jugé, sur son orientation sexuelle. Ou lorsque quelqu’un s’autorise à nous agresser sexuellement en nous touchant les fesses alors qu’il n’en avait pas l’autorisation.

« Il y a certaines scènes auxquelles on a déjà été confrontées. Ça parle à tout le monde », explique Laetitia. « Ça permet de prendre conscience de tout ce à quoi on peut être confronté dans la vie de tous les jours », complète Nelly. Même avis pour Gaby : « C’était très intéressant, j’ai ressenti que c’était des histoires qui pouvaient être vraies. Tout le monde a déjà été confronté à un sujet je pense. Soit en tant que victime, soit en tant que spectateur. » Certains passages plus rudes que d’autres ont particulièrement marqué le public. « Lorsqu’il insulte la jeune femme homosexuelle, c’est sacrément hard. Pareil pour le harcèlement de rue », précise Yvon. 

Cette initiative de faire pénétrer la culture dans les locaux de SEVE est celle de Matthieu Renard, le directeur. Son association a deux missions, une d’insertion professionnelle et une autre environnementale. « Notre volonté est aussi de désenclaver la culture. Tout le monde ne se sent pas forcément légitime pour pousser la porte des théâtres ou des salles de spectacles », explique le directeur. « Je voulais que tout le monde ait la surprise, j’étais donc le seul au courant. Faire venir l’art et le théâtre à un endroit où on ne l’attend pas, c’est en lien avec nos valeurs. Nous avons vocation chez SEVE d’être plus qu’un endroit où l’on travaille. » 

Du côté des acteurs, tous sont ravis de l’instant qu’ils viennent de partager. « On sentait que le public était avec nous. Que les histoires résonnaient en eux, une personne m’a même demandé si nous avions travaillé les thèmes pour eux », confie Anne. « C’est un matériau pour faire réagir. Ça ouvre un espace de dialogue. Surtout lorsque nous sommes en petits groupes, les gens parlent et s’ouvrent. » Et c’est ici que se loge peut-être la plus grande force de ce spectacle : alors que lorsqu’on la ressent, la honte peut nous pousser au silence, la compagnie de l’Arcade avec « Oh ! Trop la honte ! » délie les langues et invite à la parole.

Texte et photos : Clémence Leleu

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