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Une brèche dans l’indicible

Pour les deux premières représentations de Le quatrième pas se fait dans la nuit, dimanche 6 septembre 2026, (dans le cadre de la programmation Plaines d’été, dispositif soutenu par la DRAC Hauts-de-France) la compagnie de danse Euphorbia a choisi le Musée d’art de l’archéologie de Senlis. Ce musée, a notamment la particularité de protéger en son sein les éclatantes toiles de Séraphine Louis, autodidacte singulière préparant ses pigments elle-même et peignant avec frénésie, à la lueur de la bougie, écoutant « la voix de son ange qui lui a dit de peindre ». Séraphine Louis, également connue sous le nom Séraphine de Senlis, gardera à jamais authentique la pureté de sa démarche. Offrant ainsi à voir dans ses couleurs, ses fleurs, fruits, feuilles, sa force, ses explosions, une plongée dans l’autre monde. Celui que l’on ressent avec le cœur.

Cette brèche était tout à fait en résonnance avec l’impromptu proposé cet après-midi là. En effet Le quatrième pas se fait dans la nuit incarne l’étrangeté de ce qu’il se passe entre deux mondes. Sur une musique organique et minimaliste, composée par Lucas Fagin, trois silhouettes de noir vêtues apparaissent. Elles ressemblent à trois ombres, des traits de calligraphie japonaise, des âmes en souffrance, des chimères vibrantes, des algues frémissantes de fonds marins. Elles sont en résonnance entre elles mais conservent leur unicité. Chaque once de leur corps vibre une partition hypnotisante d’une précision ciselée. A-t-on jamais vu des corps camper de telles postures ? Leur danse emplie de la beauté mystérieuse de l’étrange invite à imaginer l’histoire de ces trois grâces. Comme lorsque, dans un grenier, on trouve un voile de dentelle noire ancienne.

Des corps de ces trois sorcières se propage une énergie saturant chaque molécule de la pièce, suspendant en lévitation le cœur des spectateur-rices. Leur tristesse renvoit à nos propres turpitudes. Puis tout d’un coup, c’est la joie, la gaieté désuète et frénétique. Comme un « haut les cœurs » forcé, un leitmotiv, avant de disparaitre laissant planer derrière elle l’impression d’une brume sur l’eau un matin d’hiver.

« C’était surprenant, pas ce à quoi je m’attendais, » a exprimé Rachida, 40 ans, en gardant un œil sur ses deux enfants en bas âge. « À des moments, ça ressemblait à certains de mes cauchemars. Des rêves décousus que je peux avoir parfois. Cette étrangeté, entre le beau et l’inquiétant, entre le sublime et le rebutant, c’était fascinant. La fluidité des mouvements… Et puis c’était questionnant de voir quelque chose de sombre, assimilé au négatif, exécuté avec une telle grâce et être beau. »

Emma, 26 ans, a l’habitude de voir des spectacles vivants. Principalement de la danse et du théâtre. « Parmi les spectateurs, j’ai vu des regards surpris. Je pense que c’est nouveau pour eux. Mais pas pour moi. J’ai trouvé ça très intéressant ce travail sur la rêverie étrange. C’était inquiétant mais intéressant. »

La performance présentée ce jour-là est une adaptation d’une forme plus longue créée en 2024 sur la scène nationale de Sénart. Cet extrait correspond au dernier cycle du parcours du soleil. « On fait surgir des images comme pour se souvenir d’un passé, d’un ailleurs, exprime Anne-Sophie Lancelin, danseuse et chorégraphe. Nous sommes trois sorcières, une triade, des sœurs, les trois grâces. Tout se mêle à l’étrangeté. Nous sommes poreuses de l’une à l’autre. Parfois, nous sommes tactiles dans nos extrémités corporelles ou ça se passe dans le regard. On a la sensation d’être suspendues dans l’espace. Se soutenant pour réveiller des moments de joie dans un milieu au début désertique. On réveille des mémoires. »

La cie Euphorbia, composée donc d’Anne-Sophie Lancelin, de Aurélie Berland et de Carole Quettier, n’avait jamais livré de représentation de ce spectacle dans une telle proximité avec le public, dans un endroit non dédié à la danse. Sans décor, sans noir, sans lumières adaptées. Simplement elles, leur corps, leur énergie et leur don d’elles-mêmes en partage avec les émotions des spectateur·rices.

 Dimanche 20 septembre 2026, la Compagnie Euphorbia présente l’impromptu intitulé Les Transparents dans le parc du Château Royal de Senlis et au Château de Mont-l’Evêque.
www.cie-euphorbia.com/agenda.html

Texte et photos : Gaëlle Martin

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