Le Crotoy, mercredi 15 juillet 2026, température extérieure 33°c à l’ombre. Toutefois, il semble y avoir une sorte de malédiction dans cette ville. « Au Crotoy, il n’y a pas d’ombre, » disent les autochtones.
Pourtant, sur le sol brulant façon pierrade du parvis de la médiathèque, une étrange femme se contorsionne, se tend, tente de se redresser, grimace. Elle semble prise au piège de ses démons, de son besoin de paraître alors qu’elle est dévastée à l’intérieur. Tout d’un coup top-modèle sur un podium de défilé de mode, puis profondément animale et sauvage ou encore infiniment tendre, la danseuse et chorégraphe Camille Dewaele passera par bien des états de la psyché humaine, sous les yeux subjugués des spectateur·rices et des badaud·es.






« C’était surprenant…
– C’était trop bien !
– Au départ, c’est pas comme ça que je pensais à la danse, » ont lancé Léopold et Lucien 12 ans, Maturin 8 ans, Orléa, 9 ans, et leur grand-mère Laurence, 64 ans. Happés dès le début de la performance, ils n’en ont pas perdu une miette. Malgré leur très jeune âge pour de telles thématiques, ils ont bien saisi le propos.
– C’est impressionnant tous ces mouvements, c’est très athlétique. On voit que ça demande beaucoup de travail.
– Quand elle se tirait les cheveux, on voyait que c’était douloureux. J’ai bien aimé quand elle se mettait à l’envers. On se savait jamais où elle allait aller.
– Lucien a été impressionné par ses yeux. Pendant le spectacle, il m’a dit tout doucement « je crois qu’ils sont gris ». La couleur de ses yeux rajoute du mystère. J’ai aimé quand elle est redevenue sauvage, faisant abstraction de notre société. Ça contrastait avec le défilé de mode, monde duquel elle bascule vite. On voit que c’est pas son truc. »





Les yeux de Camille Dewaele sont authentiquement d’une couleur insaisissable. D’une pâleur à la fois tranchante et douce, semblant percevoir la subtilité de l’invisible. La danseuse et chorégraphe a d’ailleurs passé beaucoup de temps à observer, analyser, décortiquer, en immersion notamment en prison et en foyers de réinsertion pour femmes et en hôpital psychiatrique.






«AIR-E, la performance présentée aujourd’hui est une version tout terrain et courte du spectacle Aequilibrium, explique-t-elle. J’ai travaillé sur la quête de l’équilibre intérieur. Avec une danse hybride, j’ai voulu montrer qu’on ne peut pas être trop ci et trop ça sinon, on devient fou. J’ai aussi réfléchi à ce qu’on accole au genre féminin. Je m’appuie sur des états de corps variés. Le repli sur soi, puis très féminins, clinquant et cliché mais à l’intérieur, je m’écroule. J’essaye de maigrir pour répondre aux injonctions. Et je sombre dans la folie. »


En hôpital psychiatrique, Camille Dewaele a vu des postures, des façons d’être qui l’ont questionnée sur la santé mentale. « À la fin, c’est moi qui assène la violence. Mes muscles entrent et sortent. C’est une métamorphose par le dos. C’est pas tenable d’être dans l’extrême violence. Alors pour reprendre pied, je deviens arbre, racine, feuillage. J’ai pensé au flamenco qui est une danse que j’aime beaucoup. Une danse qui est basée autant sur la maîtrise que sur le lâcher prise. Retrouver son équilibre, c’est un peu mon écriture. »

