Le samedi 25 juillet au matin, la compagnie DMT s’est installée dans la boulangerie Les trois chocolats à Estaires, dans le nord. Entre l’odeur du pain chaud et le croustillant des viennoiseries, les artistes Boris et Jérôme y ont posé une drôle de machines pour une étape poétique et gourmande.
Dès l’arrivée dans la boulangerie, l’œil est attiré par une étrange installation. Boris DYMNY, artiste polymorphe (auteur, metteur en scène, musicien, concepteur IT, acteur…) et fondateur de la compagnie DMT, apporte les tout derniers ajustements à une une ancienne machine à écrire équipée de 36 actionneurs linéaires et de deux moteurs pas à pas qui s’animent pour frapper les touches. Boris explique qu’un programme permet d’écrire à distance, faisant de cet objet, rebaptisé le Ghost Writer, une véritable extension de la pensée. Cette invention représente un défi autant personnel que technologique pour l’artiste, et avait été exposée une première fois au Salon du livre de Lens. Pour Boris, qui affectionne depuis toujours la littérature de Cyrano de Bergerac, l’idée d’associer la technologie à la plume est devenue une évidence pour sortir la machine de son côté froid et lui affirmer un droit à la différence et à la respiration.


Le projet trouve sa genèse dans le dispositif des messagers, déjà présenté à Plaines d’été quatre ans plus tôt, mais que la compagnie souhaitait cette fois transposer dans des boulangeries. Le pont avec le personnage de Ragueneau, le célèbre pâtissier-rôtisseur et poète admirateur de vers dans l’œuvre d’Edmond Rostand, s’est fait naturellement, résonnant même de manière très personnelle pour le comédien Jérôme Verwaerde dont la propre sœur est boulangère. Boris rappelle que « la poésie est partout, en chacun de nous », ce qui justifie leur amour pour les lieux atypiques et non dédiés au théâtre.
Mots croisés et poèmes en vitrine
Dans l’effervescence du matin, Jérôme incarne ce Ragueneau passionné et va à la rencontre des clients. Une petite fille habillée en rose dans les bras de son papa ouvre le bal des regards curieux. Puis c’est au tour d’un homme à la casquette venu chercher un pain aux raisins pour sa femme, encore un peu endormi et peu loquace, qui décline poliment l’invitation. « La vie n’attend pas », lui lance Ragueneau avec philosophie en le regardant s’éloigner. Si JB, le client suivant, se montre plus souriant et salue chaleureusement le comédien, le rythme de sa journée le rattrape lui aussi très vite.




Mais la magie opère pleinement avec Élodie, une dame en noir tout sourire venue déjeuner avec son père, Patrick. Tandis que ce dernier s’éclipse discrètement pour manger tranquillement son pain au chocolat en buvant son café derrière le claustra de bois, Élodie reste avec le comédien pour lire le poème qu’ils ont fabriqué ensemble, sous les regards complices et les sourires des boulangères. Alors que la machine s’agite, Ragueneau répète comme un mantra « Vous êtes poésie ».
Sandrine prend ensuite le relais en achetant un pain maya. Sandrine se prête joyeusement au jeu des rimes pour enrichir le texte à tiroirs du comédien, proposant le mot « myrtille » pour rimer avec la famille qu’elle doit filer nourrir. Boris souligne d’ailleurs que cette écriture vivante est co-créée en direct avec les spectateurs et la machine qui influe sur le processus, plaçant le public au cœur de la création. Selon lui, l’auteur de ce texte hybride est un collectif composé de l’auteur originel, de la machine, du comédien, de lui-même et de ces spectateurs inspirés.



Trouver le bon rythme entre deux baguettes
Après les éclats de rire d’Angélique et Franck, Jérôme s’accorde une courte pause autour d’un café. L’exercice est exigeant : capter des gens pressés, adapter son débit, rebondir sur l’humeur du moment : « C’est un sacré entraînement pour moi, cette parole déliée », confie-t-il. Il avait imaginé un Ragueneau un peu lunaire, mais le terrain le rappelle vite à la réalité : il faut de l’énergie pour aller chercher le public. C’est ce travail de composition au long cours qui le passionne, sentant son personnage s’épaissir au fil des dates.



Pour la suite de la matinée, Jérôme affine son approche : il ressort en salle avec un plateau de dégustation garni de viennoiseries. Après tout, s’amuse-t-il, Ragueneau aussi réfléchissait avec son ventre ! Du côté du comptoir, la boulangère Angèle ne boudait pas son plaisir. « Le samedi matin, les clients ont un peu plus de temps devant eux, ils sont plus ouverts aux surprises », dit-elle. « Voir les gens s’attarder, échanger un mot et repartir avec le sourire, c’est tout ce qu’on aime ».




