L’Obscura Machine, chambre noire mobile

  • Oise

Matthieu et Romain, photographes, ont sillonné cet été le Clermontois pour aller tirer le portrait des habitants du coin. Avec originalité : leur appareil photo est un utilitaire Peugeot.

“Ah vous faites vraiment ça comme avant !” lance Morgane, professeure de SVT de 23 ans, tandis que Romain Cavallin et Matthieu Cauchy s’agitent au-dessus d’un grand bac en plastique. “Ça”, c’est le développement d’un cliché, pris à l’argentique, grâce à leur camionnette blanche, que le duo de photographe a transformé lui-même en chambre photographique. Son petit nom ? L’Obscura Machine. “Des camions dans le Clermontois, il n’y a que ça. Nous avons détourné l’objet de prestation de services pour en faire un projet culturel”, raconte Matthieu.

Le principe est simple : il suffit de se placer à bonne distance des portes arrières du véhicule, tenir la pose sans bouger et laisser faire les pros. Tandis que l’un vérifie la luminosité et se charge d’enlever le cache de l’objectif, l’autre, enfermé dans le noir à l’intérieur de camion, gère la netteté, et enclenche la prise de vue. La photo est ensuite ballottée de bains en bains avant de se révéler, devant les yeux souvent ébahis des modèles du jour. Un protocole en six étapes, réalisé en une poignée de minutes.

En cet après-midi d’août, c’est aux écuries de Saint-Ladre, à Erquery, que Romain et Matthieu, en résidence à l’association Diaphane, ont choisi d’installer leur studio ambulant. Ce ne sont donc plus uniquement des humains qui prennent la pose mais aussi des chevaux, bien moins enclins à rester figés quelques secondes devant l’objectif. “C’est l’origine de la photo, c’est génial de voir ça ! Et puis quand j’avais 20 ans, j’étais avec un photographe alors ça me rappelle des souvenirs”, se remémore avec le sourire Isabelle, “et c’est assez insolite, on ne s’attend pas à trouver ça dans un centre équestre. On est toujours en manque de culture, c’est bien quand c’est elle qui vient aux gens.”

Et c’est bien tout le propos du duo derrière Obscura Machine. Pénétrer les localités bien souvent désertées par l’offre culturelle et aller à la rencontre de publics directement là où ils vivent, en se passant du cadre plus formel d’une salle d’exposition par exemple. Alors depuis mars, les photographes arpentent deux semaines par mois le territoire du Clermontois, situé au nord du département de l’Oise, limitrophe de la Somme. Pas de programme préconçu, ils sillonnent les villes et villages, sortent des itinéraires balisés, se laissent happer par l’inconnu, avec toujours, au bout du compte, des rencontres humaines, figées sur le papier et consignées dans leur carnet de voyage. Avant Erquery, il y a eu par exemple, l’Emmaüs d’Erquery, le club de pétanque de Breuil-le-Sec, la Seravenne, lieu mythique s’il en est de Breuil-le-Vert ou encore le parking du carrefour contact de Clermont. “Cela nous permet de rencontrer plein de personnes de catégories sociales différentes et surtout de créer du lien par l’intermédiaire de la photographie, tout en documentant les différents espaces de vie du Clermontois”, explique Romain.

Au fil des heures, les cavalières se succèdent devant le camion, autant intriguées par le processus qu’amusées à l’idée de se faire tirer le portrait en compagnie de leur cheval. À l’instar de Marie, adolescente qui pose fièrement avec Julietta, “on ne fait pas ça tous les jours, ça change des photos avec le portable, c’est pris direct et on ne peut plus y toucher”, confie l’adolescente du haut de sa monture.

Même ressenti chez Anaïs, 25 ans, photographiée avec son poney et son chien, “la culture ce n’est pas trop mon truc.Et puis je n’ai pas le temps. Là c’est de la photo donc ça m’intéresse et puis c’est au centre donc ça va, c’est pratique, on n’a rien à faire ça vient à nous !”, explique-t-elle alors que ses photos sont en train de sécher sur la carrosserie du camion.

À la fin du processus, chacun repart avec sa photo, soigneusement emballé dans une pochette de papier, et ce, gratuitement. “Souvent, on nous demande pourquoi on ne fait pas payer les tirages, mais c’est justement ce qui est intéressant. Ce n’est pas payant, nous sommes uniquement dans le cadre de la rencontre, de l’échange”, explique Romain. “Et cela permet aussi d’avoir davantage de latitude. Parfois les photos sont floues, leurs couleurs approximatives, les faire payer bousculerait les choses, avec une obligation de résultat” complète Matthieu. Certains clichés sont également publiés sur leur compte Instagram, qui leur permet de tenir au courant les habitants du coin de leur passage et de documenter numériquement leur escapade isarienne. “Nous ne voulions pas que ce compte soit à destination des Parisiens ou des Bruxellois qui nous suivent, mais bien un moyen de créer une communauté avec les gens du coin”, indique Romain.

© Clémence Leleu

Prochaine étape pour le duo ? Un projet d’exposition, sans doute aux Automnales 2022. Le rendez-vous est pris.


Texte et photos par Clémence Leleu

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