Les objets se transforment en souvenirs

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PLAINES D’ÉTÉ – La Dame à la valise + L’Adret et l’ubac30 septembre – Lieu-Saint-Amand

Pendant cette édition de Plaines d’été 2022, la compagnie La Vache Bleue a présenté plusieurs spectacles, du théâtre de rue avec L’Homme à la voiture et Le Bureau de la parole, et du théâtre d’objets avec La Dame à la valise et L’Adret et l’ubac. Dans la soirée du vendredi 30 septembre, ce sont ces deux dernières propositions qui étaient montrées à la médiathèque de Lieu-Saint-Amand. Dans la salle au fond de la médiathèque, des petites chaises sont posées devant pour les enfants et les adultes s’assoient derrière. La comédienne qui joue La Dame à la valise est déjà installée, assise sur son tabouret. Elle répète plusieurs fois : « Paris, Dijon, Marseille ». Puis, « Ça ne s’en va pas les souvenirs. »

© Olivier Pernot

De sa valise, la comédienne Marie-Pierre Feringue sort différents objets : un gros livre, une lampe de poche, des boîtes de conserve, des ciseaux qu’elle appelle « couteau », un réveil qu’elle nomme « pomme ». Sa mémoire semble défaillante. Pourtant, elle dit : « J’ai tout mis là-dedans. Les souvenirs que j’ai envie de raconter. » Elle installe progressivement tous ses objets sur la table et se lance dans une première histoire, celle d’un homme qui décide de partir et va sur le port. Sa marraine lui disait : « Tu finiras sur l’échafaud ! » La comédienne joue avec les figurines sur la table pour raconter l’histoire. Et dans ce monologue, qu’elle interprète avec entrain, elle arrive à amener les spectateurs dans le récit.

Marie-Pierre Feringue est une conteuse. Elle module sa voix. Elle raconte en prenant le temps. Elle accélère sa voix, la ralentit. Elle joue l’enthousiasme, l’étonnement et sa force est de faire visualiser l’histoire qu’elle raconte, tout en manipulant avec précision les objets sur la table (figurines, boîtes, livres, réveil, lampe de poche, photos). Une deuxième petite histoire démarre. Il s’agit maintenant d’un garde barrière dépressif « qui boit des petits coups ». Il regarde passer les trains. Il aurait rêvé d’autres choses, de voyager, de rencontrer des gens. Il en a marre, il saute à bord d’un train. Elle chante quelques phrases du morceau « Un petit oiseau, un petit poisson » de Juliette Gréco, puis enchaîne sur « Boum » de Charles Trenet et sur « Un jour mon prince viendra ».

Ce spectacle, écrit par Jean-Christophe Viseux, comporte une troisième histoire, celle d’Olga qui, par un temps de froid et de neige, doit aller à la ville. Elle passe par le bois et y rencontre Jean-Loup, le bûcheron, qui part à la guerre. Elle l’attend et quand il revient, ils se marient. Les trois histoires se rejoignent alors, car parmi les invités du mariage, il y a les personnages des récits précédents. Le mariage terminé, la mariée est sur en moto, direction « Paris, Dijon, Marseille ». La comédienne regarde le public, elle dit qu’elle ne se souvient plus très bien. Les spectateurs, une vingtaine dans la salle, sont conquis par ce premier spectacle délicat et nostalgique.

© Olivier Pernot

À la pause, la médiathèque offre des verres à boire, des gobelets de soupes aux légumes ou à la tomate et des morceaux de pain beurré. Le premier spectacle a plu. Notamment à Jocelyne, 68 ans, habitante de Lieu-Saint-Amand : « C’est pas mal comme spectacle. Il faut rentrer dans l’histoire au début. Je n’ai pas l’habitude de cette forme, le monologue, et du théâtre d’objets. Je vais au théâtre voir des pièces plus « classiques », avec des comédiens, des dialogues. Les objets, c’est bien pour mieux faire comprendre l’histoire, en particulier pour les enfants. » Les enfants présents ont d’ailleurs apprécié, comme les adolescents lors de cette soirée familiale. Habituées de cette médiathèque, Kanddy et Jeanne sont deux adolescentes du village. « C’était bien marrant et intéressant. Je n’ai pas vu le temps passer. Avec le collège, nous faisons des sorties au théâtre et j’aime bien », raconte Kanddy, 12 ans. Son amie Jeanne, 13 ans, rajoute : « Au début, c’était perturbant, je ne comprenais pas. Mais le spectacle est bien présenté, bien expliqué. Et la comédienne est bien dans son rôle, avec ses objets, pour raconter son histoire. »

De son côté, Melvin, 27 ans, venu de Valenciennes, a trouvé le spectacle « très bien, très beau, très poétique. » Il est enthousiaste : « J’ai beaucoup aimé. Les enfants comme les adultes peuvent y trouver leur compte. C’est une belle manière de traiter des souvenirs et de l’oubli. » Il est venu avec Marion, 30 ans, habitante à Thiant : « J’ai adoré. Je suis très sensible au théâtre d’objets. Ça me transporte beaucoup. Il y a de la douceur et de l’humour dans ce spectacle qui est très intime, avec peu de lumière et avec une grande proximité de la comédienne avec le public. »

Le second spectacle démarre, L’Adret et l’ubac. Là aussi, il s’agit d’un spectacle sur les souvenirs, écrit et interprété par le metteur en scène et comédien Jean-Christophe Viseux. Dans son vieux cartable, il y a plein de « vœux objets inutiles », dit-il. Comme des cartes routières, une collection de guides Michelin, des agendas de 1949 à 2001. Il raconte l’histoire du petit Jean-Christophe, 7 ans, perdu dans la Foire commerciale de Lille. Le comédien crée une ambiance, un suspens, avec la musique, avec la lumière, avec ses intonations. Et il est drôle aussi alors que le poste radio diffuse une musique électro pop lancinante des années 1960.

Jean-Christophe Viseux dispose une carte routière sur la table. Avec des gestes méthodiques, il manipule des guides Michelin et des figurines. Parfois il s’avance sur la table et parle directement aux enfants du premier rang. Maintenant, il raconte les vacances avec ses parents enseignants. Des voyages en caravane à la montagne, avec les connaissances géographiques de son père qui explique ce que sont l’adret et l’ubac. Le comédien décrit parfaitement les situations, avec des objets d’époque, et c’est très drôle souvent, douloureux parfois. Il plonge les spectateurs dans les années 1970, avec ses souvenirs à Ispagnac dans les gorges du Tarn. Il parle des coureurs cyclistes de l’époque, en particulier Raymond Poulidor, et du commentateur sportif Jacques Vendroux. Son père était alors le « shérif du camping ». C’est l’époque aussi de France Football, de Pif Gadget et des images Panini. Et toutes les photos prises lors de ces vacances étaient ensuite projetées lors de mémorables soirées diapos.

Alors que ce récit se termine sur une musique mélancolique, Jean-Christophe Viseux se lève et s’adresse aux spectateurs. Il parle de ses « souvenirs autobiographiques enjolivés » qui ont inspiré le spectacle. Il parle de ce « voyage à l’intérieur de nous-mêmes », de ce « voyage immobile ». Après cette seconde proposition de théâtre d’objets, les avis des spectateurs sont tout aussi enthousiastes. Kanddy a trouvé le spectacle « super bien ». Son amie Jeanne précise : « Cela m’a rappelé des histoires que m’ont racontées mes grands-parents. Avec ce spectacle, on sait ce que les enfants vivaient à cette époque. Et je ne sais pas comment ils faisaient sans téléphone portable ! » Les histoires du comédien en ont remémoré d’autres à Jocelyne : « Ça m’a rappelé plein de souvenirs, quand je partais en vacances à Forcalquier et à Apt. Avec les objets, on rentre facilement dedans dans le spectacle. Ça m’a bien plu, c’était très bien. » Marion décrit les objets du spectacle comme « des objets désuets », et de ce « moment hors du temps. » La jeune femme se souvient aussi de « beaucoup de choses dont m’ont parlées mes parents. » Enfin, Melvin exprime l’esprit sensible de ce spectacle : « Mes sentiments sont mélangés. C’était très drôle et très émouvant. J’ai même failli pleurer à certains moments ! »


Texte : Olivier Pernot
Photos © Olivier Pernot

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