Des poèmes et des signes, voilà Poésignes !

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PLAINES D’ÉTÉ – Poésignes22 septembre – Lille

Nous rentrons dans la classe sans un mot. Les enfants sont assis derrière leurs tables. La comédienne Céline Hilbich se met devant le tableau, installe son ordinateur et son enceinte portable. Elle lance un morceau des Rolling Stones. Les enfants la regardent et écoutent la musique. La comédienne ne dit rien. Le spectacle commence. Quand la musique s’arrête, une voix féminine, douce et confiante, s’échappe de l’enceinte : « Bonjour à tous ». La voix explique : « Voilà Céline. Elle ne parle pas la même langue que nous. Elle signe. Elle parle avec le corps et avec les mains. »

En ce début d’après-midi du jeudi 22 septembre, Céline Hilbich, de la compagnie Des Ils et des Elles, présente son spectacle Poésignes dans plusieurs classes de l’école du Sacré-Cœur dans le quartier Fives à Lille. La première classe est une classe de CM1/CM2, avec dix-huit élèves. La voix continue : « Je suis ici pour partager avec vous un poème en langage des signes. Vous aussi vous pouvez signer. C’est facile et c’est amusant. » Le poème est « Dans Paris » de Paul Eluard. Céline Hilbich signe tous les mots de ce poème assez simple : rue, maison, escalier, chambre, table, tapis, cage, nid, œuf, oiseau. La comédienne accompagne ses gestes, des mains et des bras, avec des expressions du visage. Les enfants essaient aussi de faire les signes. La voix dit : « C’est une langue très visuelle ». Un enfant lui répond, spontanément : « J’aime bien ! »

© Olivier Pernot

Puis vient un second poème, « Pour faire le portrait d’un oiseau » de Jacques Prévert. A chaque fois que la voix intervient, Céline Hilbich fait la « traduction » en langage des signes. La voix demande : « Comment on pourrait signer « peindre » ? » Les enfants proposent immédiatement une solution, un pinceau virtuel dans la main. La comédienne sourit. Le poème de Jacques Prévert est plus compliqué avec des mots comme jardin, plume, forêt ou soleil. Certains enfants essaient de faire les gestes. D’autres écoutent attentivement la voix qui raconte le poème, tout en regardant Céline Hilbich. « Je vais devoir vous quitter », prévient la voix qui propose encore un chant signe, une chanson en langage des signes : « J’ai peur du noir » d’Aldebert. Pour les enfants, ce moment, avec les poèmes et la chanson, mélange curiosité et amusement. « Au revoir et à bientôt », dit enfin la voix.

© Olivier Pernot

Après ce court spectacle en langue des signes, accompagné de cette voix provenant de l’ordinateur, la comédienne prend la parole : « Alors en fait, je parle ! ». Les élèves sont surpris tout d’un coup car Céline Hilbich n’est pas muette. Pendant une dizaine de minutes, elle parle aux enfants de la communauté des sourds et des malentendants, leur dit que sur 68 millions de Français, il y a 6 à 7% de personnes qui ont des déficits auditifs, dont près de 110000 sourds et 80000 qui parlent la langue des signes. Elle leur raconte l’histoire du langage des signes et le rôle de l’abbé de L’Épée, prêtre français précurseur de l’enseignement dispensé aux sourds. La comédienne explique ensuite l’alphabet en langage des signes et invite les enfants à le faire avec elle. Puis, elle parle des concordances entre les langues des différents pays et de certains gestes communs.

© Olivier Pernot

Céline Hilbich dit enfin, « je suis contente d’avoir partagé cette langue avec vous », et elle rejoint une autre classe. Les enfants de ce groupe CM1/CM2 sont très enthousiastes sur ce qu’ils ont vu et appris. « C’est super et intéressant », lâche Lynn, 9 ans. « Je n’avais jamais appris la langue des signes et ça m’a donné envie d’en savoir plus ! » Aminata, 10 ans, est aussi conquise : « J’ai apprécié les poèmes et ça donne envie d’apprendre cette langue. » Justin, 9 ans, est plus réservé : « Ça a l’air d’être dure comme langue ! » Jean, 9 ans, lui, a apprécié cet apprentissage express : « J’ai bien aimé. Si ça nous arrive, on connaît les bases. » Enfin, Kaïs, 11 ans, rejoue son étonnement : « J’étais surpris au début du spectacle. J’ai cru que c’était une blague. Non, la comédienne ne parlait vraiment pas. Je croyais qu’elle était muette. »

© Olivier Pernot

Entre deux classes, Céline Hilbich nous explique la création du spectacle : « J’ai un ami d’enfance qui est sourd de naissance. Très jeune, j’ai donc été sensibilisée à ce monde-là et j’ai eu envie de réaliser un spectacle destiné exclusivement aux écoles. L’objectif est de sensibiliser les enfants à la différence. Cela leur permet une certaine ouverture, en découvrant cette langue des signes qui est très poétique. Cela les ouvre et développe aussi leur imaginaire. Ce qui est nécessaire dans une vie quotidienne où ils sont souvent sur des écrans. » Créé en 2020, le spectacle a eu des améliorations au fil du temps, confie la comédienne qui précise : « Je suis encore en apprentissage de la langue des signes. »

Dans le cadre du dispositif Plaines d’été, Poésignes a été joué dans trois écoles à Lille, Saint-Sauveur, Madame Roland et Sacré-Cœur. La compagnie Des Ils et des Elles a également proposé Souvenirs et Attendeur Public, deux autres spectacles autour de la poésie.

© Olivier Pernot

Dans cette nouvelle classe, où il y a vingt enfants de 6 et 7 ans, Céline Hilbich propose la même intervention, toujours en rentrant dans la classe sans dire un mot. Une quinzaine de minutes de spectacle et une quinzaine de minutes de discussion autour de la surdité et du langage des signes. La comédienne force parfois ses expressions du visage et les enfants rigolent. Ils s’expriment aussi. Un enfant dit à haute voix, « Ça veut dire quoi ? », puis « Oh, oui, j’ai compris ! » Il y a beaucoup de ferveur quand les élèves commencent à faire des signes à l’invitation de la voix sortant de l’ordinateur. Plusieurs disent les mots à haute voix en même temps qu’ils les signent. Avec ces plus jeunes, le poème de Prévert paraît plus long et compliqué. Si certains ont beaucoup d’enthousiasme pendant le spectacle, d’autres sont un peu perdus et décrochent.

Puis vient la chanson d’Aldebert qui va de nouvevau capter les enfants. A la fin du spectacle, là encore, la surprise est grande dès que la comédienne se met à parler. La discussion démarre sur le langage des signes et Kevin Bombart, l’instituteur de cette classe de CP, explique que depuis le début l’année les enfants apprennent le signe d’un mot par semaine et qu’ils vont interpréter une chanson signée pour la kermesse de Noël et de fin d’année. Le maître propose de diffuser le clip.

Sur l’écran, la chanteuse Hoshi interprète son morceau « Fais-moi signe ». Les enfants se lèvent, chantent en faisant les signes, pendant que Céline Hilbich les regarde, toujours en souriant. Avant de rejoindre la récréation, plusieurs enfants donnent leurs impressions sur ce qu’ils ont vu. Comme Chloé-Charlotte, 6 ans : « C’était beau comme spectacle parce que c’est très joli les gestes et les poèmes. La comédienne était formidable et j’ai aimé la chanson. Mais c’est trop dur à faire les signes ! » Jeanne, 6 ans, a aussi apprécié : « La comédienne était gentille. Ça m’a surprise, surtout quand elle a commencé à parler. Ma grande sœur devait apprendre une chanson d’Aldebert, alors je connaissais ce chanteur. C’est cool comme ça on connait un peu plus le langage des signes. » Une impression que partage Maimouna, 6 ans : « C’était chouette ce spectacle. La langue des signes, elle est trop bien ! »


Texte et photos : Olivier Pernot

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